Témoignage de Antoine de Beaulaincourt, Hospitalier de Laval

 

Sommes-nous toujours  prêts à devenir hospitaliers à le rester. Sommes nous disposés à l’effort, au dépassement de soi pour servir l’autre, sommes nous inscrits, engagés pour continuer l’œuvre. Sommes-nous des invitant à la durée, au progrès pour la tradition de demain.

L’hospitalité à l’épreuve du temps, voici un sujet qui nous habite tous, tant l’offre est belle et la demande grandissante.

 Mais comment surmonter avec succès l’épreuve du temps ?

Lorsque nous avons choisi de réfléchir à ce thème, très vite s’est imposé à nous ce parallèle que nous pouvons faire entre notre engagement d’hospitalier à Lourdes, celui que nous avons à vivre dans tout service de charité, d’amour inscrit dans la durée.

Bien sur, chacun de nous doit trouver sa place dans cette fourmilière de serviteurs et de malades avec tous les besoins fondamentaux et subtils d’attention, d’écoute, de contact, de compréhension, de silence, de paroles, de vie intérieure.

L’enjeu pour nous, hospitalité, consiste à continuer ce qui nous est transmis, l’adapter au contexte de notre société, et à transmettre ce qui doit continuer  pour nos frères malades et pour nous-mêmes. Nous sommes soumis à des aléas multiples et des obligations parfois décourageants. Heureuse ment nous bénéficions de l’expérience partagée (première raison de ce congrès). « Par le temps toutes choses viennent en évidence, le temps est père de la vérité » (Rabelais)

La vitalité de nos hospitalités est soumise à deux valeurs : l’accueil et l’engagement.

Pour tenir il nous faut un but commun, nous le connaissons, un rôle à chacun et le partage des tâches. Pour ces deux derniers nous nous attacherons à l’aspect humain  de ces décisions et aux relations humaines qui nous obligent.

C’est une chance ! On ne peut pas être hospitalier tout seul ; c’est donc la conjugaison du service commun, des talents de chacun qui vient se mettre au service de notre projet.

Quelque soit notre tempérament, nous avons tous besoin que celui qui se fait proche de nous, nous connaisse, nous reconnaisse. C’est ainsi que des vocations sont pressenties, discernées, muries.

Dieu soit loué, notre vie est jalonnée de témoins et de guides.

A l’âge de 17 ans, deux ans avant 1968, j’ai eu la chance de rencontrer un parent proche, imposant par son tonus, sa prestance et proposant.  «  Que feras-tu  pendant tes vacances pour grandir en ton âme ? »  Mon engagement d’assistant chef scout ne semblant pas lui suffire il m’a proposé avec une aimable insistance de me parrainer pour découvrir le service « hospitalier à Lourdes ». Mon oui fut plus une réponse au défi qu’un véritable engagement. Je connaissais ce lieu pour y être venu en famille en « pèlerin d’un jour ».  J’allais découvrir les services, mettre le pied dans la fourmilière, non pas pour la détruire ou la disperser, mais simplement tenter de comprendre ce monde des fourmis et découvrir les phéromones du service, de la charité.

Comme le dit notre président de la Mayenne : heureusement à Lourdes   pour ceux qui attrapent le virus (H2M1 -2 hospitaliers pour 1 malade-) il n’y a pas de vaccin.

Mais qu’est-ce qui a bien pu me mettre dans cet état ? Comment  après cette première expérience, suis-je arrivé au point de vous témoigner en ce moment de ce parcours de vie. Ce sont deux aspects réalisés à postériori. La prise de conscience de la fragilité qui nous environne grâce à mon père atteint de la polio et la naissance de mon plus jeune frère handicapé par la trisomie 21 « C’est là ou je suis faible que je deviens fort » ; et la grâce de rencontres.

Rencontre avec une organisation : l’hospitalité Notre Dame de Lourdes tenue à l’époque par un homme à qui nous rendons hommage ces jours : Monsieur de la Poeze. Il fut mon premier président. Lors des repas à l’Abri Saint Michel, repas qu’hospitaliers hommes nous prenions ensemble, un évènement d’actualité, l’accueil d’un hôte, le Saint du jour, l’arrivée d’un pèlerinage diocésain, était prétexte pour un discours chaleureux, précis, empreint  d’érudition et de proximité et toujours marqué d’une foi profonde. Les rendez-vous avec la prière régulière avant et après les services nous étaient prodigués comme un soin pour maintenir notre vitalité au service enthousiaste.

Rencontre avec d’autres hospitaliers venus d’horizons si différents : géographique, milieu social. Je garde en mémoire l’image de cet homme au gabarit imposant, ouvrier chez Renault : il tendait les toiles des sièges des 4L, et bien cet homme passait  deux semaines de ses vacances comme hospitalier et sa troisième semaine à s’occuper de son père.

Rencontre avec les services : offrir sa disponibilité au pèlerin valide ou malade, se faire proche du souffrant par l’accueil dans les cars ambulances, découvrir la démarche de dénuement, d’abandon, de foi,  durant les différents rendez-vous proposés.

Ainsi, j’ai pu, durant sept années, approcher ce besoin d’humanité que notre monde crie, rencontrer des hommes et des femmes, des prêtres, des religieux, venus vivifier leur vocation. Finalement en ce lieu où la concentration de malades et de soignants est particulièrement dense c’est la joie qui rayonne.

Puis ce sont mes occupations d’époux,  de père de famille et d’exercice professionnel qui m’ont pendant une douzaine d’années éloigné du service hospitalier. A nouveau c’est la grâce d’une rencontre en arrivant en Mayenne qui m’a remis sur ce chemin où j’avais tant reçu. Lors d’un dîner, j’ai fait la connaissance du petit fils de Monsieur de la Poeze, et découvert  que l’hospitalité de la Mayenne était tenue par sa mère. Vous imaginez la vitesse de propagation quand  se bousculent tant de souvenirs  et de besoin de continuité.

Après ce témoignage personnel, je souhaite vous faire part d’une réflexion à la suite d’un livre de Gary Chapman : « les langages de l’amour ». Ce livre s’adresse d’abord aux couples, mais je lui trouve aussi une vocation à servir tous ceux qui, tournés dans la même direction, ont besoin de se comprendre pour accomplir l’œuvre qui les appelle. Gary Chapman de par son expérience de conseiller conjugal, nous invite à découvrir, comprendre notre  « langue sentimentale et notre réservoir émotionnel »

La langue sentimentale est celle qui nous a forgés dès la tendre enfance avec toute sa richesse de vocabulaire, de vécu, de cohérence ou d’incohérence, de bonheur ou de malheur. C’est une langue chargée d’émotion, d’imagination.

Nous nous exprimons dans la langue qui nous est familière et dans nos relations, nous ne rencontrons pas que des hommes ou des femmes qui ont appris la même  «  langue sentimentale ». Si nous n’y prenons par garde nous gérons l’espace de nos relations avec des malentendus, des incompréhensions, des imprécisions ou des blessures si souvent involontaires.

Gary Chapman nous propose cinq familles de langage, sachant que chacun de nous de par sa nature et son acquis environnemental entendra, comprendra mieux telle ou telle famille de langage et puisse être hermétique à telle autre.

Ce sont tous ces moments de complicité, de bien entendu, de reconnaissance qui remplissent notre « réservoir émotionnel ». Un réservoir émotionnel vide rend l’attention, l’écoute difficiles.

Dans nos relations entre hospitaliers, nous connaissons tous ces moments délicats, difficiles, parfois rudes, d’incompréhension. Nous n’arrivons pas à nous rejoindre et le refus de l’un, son silence, ou la colère, la  démission de l’autre sont vécus comme des déchirures, des échecs.

Premier langage :

Les paroles valorisantes : elles impliquent une qualité d’écoute. Avoir pour quelqu’un une parole valorisante c’est lui adresser un compliment sincère, l’encourager. Nos paroles font passer un message. Cela nous demande d’employer des mots et des tons aimables. Il nous faut faire comprendre à l’autre qu’il possède en lui quelque chose qui nous tient à cœur.

Je pense à cette jeune hospitalière de 17 ans affectée au service de salle à manger et à qui on a confié un jeune IMC qu’elle devait faire manger. Nettement découragée par les débordements et le temps mis pour nourrir Eric elle a été touchée par les mots sincères de sa responsable, mettant en évidence sa patience et sa gentillesse et surtout le bonheur d’Eric que ce soit elle qui l’aide.

Deuxième langage :

Les moments de qualité : pouvoir se rejoindre et se parler en s’accordant une profonde attention. En maintenant un contact visuel, en ne faisant rien d’autre en l’écoutant, il s’agit d’une attention sans partage pour ce moment.

C’est une raison qui nous pousse à demander aux jeunes hospitaliers d’enlever les écouteurs des oreilles lors du service.

 Etre à l’affut des émotions qui agitent l’autre, observer le langage du corps ; il arrive que le corps dise une chose et les paroles une autre. Aider l’autre à nommer ses émotions. Exemple quand un projet est remis à 3 jours cela devient-il une inquiétude, une frustration ?

Troisième langage :

Les cadeaux : un cadeau c’est quelque chose que l’on peut tenir dans la main, mais surtout un don, le don de soi, de sa présence. Etre là quand on a besoin de vous.

Je sais notre cher président sensible au langage des cadeaux ;  il me pardonnera si j’évoque un évènement qui image ce sujet. Par les voies du courriel nous avions appris son inquiétude à propos d’un hospitalier soumis à une enquête de gendarmerie. Et bien sans qu’il l’ait exprimé tous les membres de son bureau se sont spontanément retrouvés à son côté lors de sa permanence. Etre là quand on a besoin de vous.

Quatrième langage

Les services rendus : Vraisemblablement l’ensemble des hospitaliers est sensible à cette attitude, à ce langage mais comme le suggère Gary Chapman à l’intérieur du même langage il peut y avoir la subtilité du dialecte.

Pendant que toi tu t’épanouis au service des piscines nous on piétine, on fait des kilomètres entre la prairie, les accueils et la basilique.

Les reproches qui me sont faits fournissent les indices les plus clairs sur le langage, la sensibilité de celui qui me les adresse. C’est sa façon de réclamer de l’attention.

« Ce que tu viens d’exprimer me laisse à penser que c’est important pour toi »

Ne vidons pas le réservoir émotionnel, permettons à l’autre d’expliciter ses propos.

L’important est que ce que nous réalisons le soit de façon volontaire et gratuite.

Entre hospitaliers, le premier service que nous nous rendons c’est celui de l’attention mutuelle, la prévenance.

Cinquième langage

Le toucher : voici un langage qui peut faire peur ou sourire mais qui demande plus que tout respect de l’autre, de soi.

Nous avons parfois besoin de joindre le geste à la parole, ou bien quand nous sommes sans mot un geste suffit.

Nous faisons régulièrement, dans nos hospitalités, l’expérience  des craintes évoquées à propos de certains services : en chambre, aux piscines,  ce sont des lieux et des moments qui nous obligent à une attitude vraie, cohérente, transparente.

Mais entre nous aussi, l’expérience du contact peut être libératrice.

Je pense à Etienne, ce jeune hospitalier de 18 ans, un peu bousculé par les nombreuses propositions addictives de notre société. Le troisième jour de notre pèlerinage lui a été proposé de découvrir et participer au service des piscines. Une heure et demie après son service je me suis inquiété de son absence pour finalement le retrouver seul  au bord du Gave au bout de la prairie. Arrivé près de lui, j’ai pu sans mot dire,  poser ma main sur son épaule. Ce sont les larmes de son corps qui ont exprimé son bouleversement et fait jaillir tous ses talents d’hospitalier.

Cet instant ma rappelé le message de Marie aux enfants de Ponmain :

« Mais priez mes enfants Dieu vous exaucera en peu de temps. Mon Fils se laisse toucher ».

Si nous réussissons à mieux comprendre le besoin de chacun son langage  afin qu’il puisse exister, se poster, servir ; si nous offrons à l’autre la possibilité de se comporter selon son tempérament avec  respect et dignité, si tout un chacun exerce en confiance et librement son engagement alors nous pouvons espérer nous inscrire dans la durée avec l’appui de Marie et du Seigneur qui connaît nos faiblesses.

 

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