Intervention de Madame Christine AULENBACHER

LA SOUFFRANCE : ACCOMPAGNER HUMAINEMENT, PSYCHOLOGIQUEMENT, SPIRITUELLEMENT L'HOMME BLESSE ?

 

Je tiens tout d’abord à remercier Monsieur Gérard NUSSBAUM, président de l’Hospitalité Alsacienne de Notre-Dame de Lourdes, son collègue Thierry VANDAMME et vous tous ici présents, de m’avoir invitée à partager avec vous un temps de réflexion autour d’une question qui nous préoccupent tous aujourd’hui, à savoir plus particulièrement « comment accompagner humainement, psychologiquement et spirituellement l’Homme blessé » ?
En guise d’introduction, je tiens à vous dire que c’est toujours une grande joie pour moi d’avoir l’occasion de rencontrer des hommes et des femmes engagés sur le terrain, car je ne cesserai de concevoir la réflexion théologique sans une confrontation permanente avec l’expérience, avec le réel, avec l’engagement pastoral dans des services d’Église.

Mon propos se situera dans le cadre de la théologie pratique (encore appelée théologie pastorale) et plus particulièrement dans le champ de compétence qui est le mien, c’est-à-dire, à la croisée des sciences théologiques et des sciences humaines.
J’apporterai quelques éléments de réflexions sur le thème choisi pour ce Congrès de l’Association des Présidents d’Hospitalités Francophones et nous aurons ensuite l’occasion d’en discuter ensemble et vous pourrez les approfondir - sous une forme ou une autre - dans les temps de rencontres qui suivront et qui vous permettront de vous réapproprier le travail réalisé au cours de ce congrès.

« La souffrance : accompagner humainement, psychologiquement, spirituellement l’Homme blessé ». Voilà un grand défi qui nous est proposé !

Quand on m’a demandé d’intervenir, j’ai assez vite pensé à ceci : qui d’entre nous n’a pas été touché une fois au cours de sa vie, par la souffrance ? Une souffrance personnelle ou la souffrance d’un proche. Est-ce facile alors de parler d'espérance quand on souffre dans son cœur, dans son corps, dans son être tout entier ? Il est vrai que certaines personnes, qui ont rencontré la souffrance dans leur propre vie, qui ont dû combattre une maladie, qui ont été et sont encore confrontés à un handicap, peuvent sortir de ces expériences, comme fortifiés. Mais d’emblée, soyons conscients que ce n’est pas le cas de tout le monde et je dirai même que certaines personnes n’arrivent pas ou plus à accepter la souffrance qui leur est subitement, parfois frontalement imposée. D'autres iront même jusqu’à perdre la foi quand le malheur, la maladie, le handicap les atteints, les touche de près ou de loin.

Accompagner humainement, psychologiquement et spirituellement des personnes blessées par la vie, par la maladie, le handicap, le deuil, la souffrance quelle qu’elle soit, est un devoir évident. Mais accompagner ces personnes, suppose très certainement que nous nous laissions nous même interpeller, bousculer peut-être par leurs réactions, leurs questions, leurs révoltes... et par leur admirable volonté d’aller de l’avant. Nous laisser bousculer, déplacer aussi par les exigences de l’Évangile.
En effet, si je crois profondément que l’Évangile peut aider tout homme et toute femme à se relever, à vivre en être libre, responsable, réconcilié et debout, je pense qu’il est absolument nécessaire et indispensable que notre cœur et notre intelligence apprennent et réapprennent chaque jour à se laisser habiter par la bonté, la douceur, la délicatesse, le respect, la compassion, la prudence, l’empathie... autant de valeurs gardiennes de l’authenticité d’une rencontre vécue en profondeur, et d’un accompagnement fécond. Car celui ou celle que nous accompagnons aspire très certainement à être déliée de la prison dans laquelle son handicap, sa maladie peut l’enfermer... mais parfois, il/elle n’est pas encore prêt/e à se laisser complètement délié(e) par le Christ au fond de son cœur et à accepter, à consentir à la dureté du réel qui s’impose à lui/à elle... dureté d’une souffrance, d’une maladie, d’un handicap, d’un mal-être, d’un deuil.
Aussi avant de développer quelques aspects de l’accompagnement, je voudrais juste évoquer avec vous le contexte sociétal dans lequel les personnes souffrantes, blessées, handicapées... et nous-mêmes, vivons ! Cela nous permettra de mieux comprendre les difficultés que nous éprouvons pour consentir au réel ; cela nous stimulera peut-être aussi à mieux vivre notre responsabilité fraternelle à l’égard de celles et ceux qui souffrent.

1. Bref regard sur le contexte culturel et sociétal dans lequel nous vivons

À l’aube de ce troisième millénaire, il est évident que l’épanouissement personnel et la réalisation de soi, la recherche de maîtres à penser, l’attrait vers des groupes « psycho-affectivement » chaleureux, la quête de sens et de valeurs, l’importance du beau et de l’esthétique sont autant de réalités auxquelles l’homme contemporain aspire de plus en plus et pour lesquelles il est prêt à payer le prix fort.
Parallèlement, le défi sociétal du « toujours plus fort, toujours plus loin, toujours plus haut » génère en lui un besoin fondamental de ressourcement personnel, ce qui conduit, certains, immanquablement, à des demandes d’accompagnement d’ordre psychologique ou spirituel.
Dans le domaine du sport mais aussi dans celui de la vie privée, l’homme contemporain n’hésite plus à faire appel désormais à un « coach » dont la principale fonction sera de lui fournir une aide pour augmenter ses performances, évoluer dans sa carrière, assumer une mobilité professionnelle ou traverser des périodes de crises.
Dans le domaine de l’entreprise, la mise en place du « management » a ouvert les portes à des professionnels dont la principale tâche est également d’accompagner. Par ailleurs, deux évidences ne sont guère plus contestées : l’autonomie de la personne comme facteur de réalisation de soi et support de la relation mutuelle, et le respect des droits de l’homme comme aune à laquelle toute action se mesure.
Ainsi depuis une trentaine d’années, la fonction d’accompagnement a connu un essor particulier et ceci dans tous les secteurs de la vie : social, éducatif, formatif, thérapeutique...
Afin de mieux saisir les enjeux de la pratique de l’accompagnement humain, psychologique et spirituel aujourd’hui, il est donc indispensable de poser un bref regard sur le contexte socioculturel et religieux dans lesquels vivent et évoluent nos contemporains.

Vous le savez, la société occidentale est profondément marquée par la sécularisation, par la « désinstitutionalisation » de la référence religieuse, par l’individualisation, et par l’ouverture au pluralisme culturel et religieux. L’identité religieuse ne se définit donc plus par rapport à une appartenance ou à une adhésion institutionnelle mais davantage par rapport à un agir : l’agir d’une liberté individuelle qui puise dans son héritage religieux et culturel un certain nombre de significations et de valeurs qui permettront à la personne de construire sa personnalité et sa propre vision du monde, un monde souvent idéalisé... sans sanction, ni obligation. Quels que soient leur identité, leur âge, leur situation, aujourd’hui la plupart de nos contemporains partage plus ou moins la conviction que la liberté individuelle et l’épanouissement de la personne doivent être placés au-dessus de tout et ce, dans quelque domaine que ce soit.
La modalité du croire s’en trouve du même coup transformée : l’homme s’inscrit aujourd’hui dans l’affirmation d’une performance personnelle de sens. La morale semble relever uniquement de la conscience personnelle et les valeurs auxquelles nos contemporains adhèrent, sont définies indépendamment de toute influence institutionnelle ou de toute détermination extérieure. Dans cette logique d’identité et de structuration du sujet, le sujet puise alors dans l’éventail religieux qui lui est proposé, des éléments signifiants qui vont lui permettre de se forger une identité religieuse, chrétienne ou autre.
Pour faire vite, je dirai volontiers qu’à la religion qui « me » donnait sens - dans un cadre collectif -, qui m’apportait sécurité et repères, qui « me » permettait le don de moi-même, qui « me » promettait salut, guérison et félicité dans l’au-delà, succède aujourd’hui un « moi qui » suis en quête de sens, de salut, de guérison, de sécurité, de service, de bien-être, de libération… et ceci dès ici-bas.
Le choix individuel devient la loi ; cela n’engage pas uniquement le fait de croire ou de ne pas croire, mais la manière de croire et le contenu même de la croyance. La vérité religieuse ne se présente plus comme un donné reçu, hérité, mais davantage comme le fruit d’une quête personnelle.
Si l’expression « société en crise » affecte tous les secteurs de l’activité humaine, on parle aussi de plus en plus volontiers de « crise de la transmission ».
Cette crise dite de « la transmission » entraîne non seulement une fragilisation de la personne mais aussi des fragilités par rapport à ses raisons de vivre et ses raisons de construire son avenir. L’histoire personnelle de nos contemporains est de plus en plus faite de ruptures et de changements.
La rentabilité, l’efficacité et l’immédiateté sont devenus les moteurs dominants de la société mais paradoxalement aussi des obstacles à l’équilibre et à la construction de l’être humain.
Notre société mondialisée vit de plus en plus à deux vitesses et les écarts s’accentuent : si certains vivent matériellement de mieux en mieux, les laissés-pour-compte eux, vivent dans une précarité et une marginalisation de plus en plus grandes. Alors que la solidarité mondiale est devenue parfois spectaculaire sous l’influence des médias, aujourd’hui encore meurent chaque jour des hommes et des femmes dans les rues de nos pays civilisés.
Les questions ouvertes de la bioéthique et de l’écologie ont fait redécouvrir la fragilité humaine. De nouveaux rapports homme/femme, humanité/nature, famille composée/ décomposée/recomposée apparaissent également. La perte de repères structurants et sécurisants rend donc plus difficile l’identification ou l’opposition à un modèle, en vue de se construire.
Enfin, la question de l’identité est devenue sans doute une des questions actuelles brûlantes parce qu’elle pose implicitement les problèmes fondamentaux de la mémoire, de l'héritage et de l'histoire et vient questionner notre devenir individuel et collectif.
Or, il ne peut y avoir d’ouverture à l’autre et de dialogue qu’à partir de la conscience et de la connaissance de soi-même, du respect de soi et de son histoire personnelle. Le pluriel ne peut se conjuguer qu’à partir du singulier. L'identité, c'est ce qui nous fait semblable - le même que les autres - mais aussi ce qui nous fait unique - distinct d'autrui.
Si la réussite personnelle, l’ambition professionnelle, le culte de la performance et de l’éternelle jeunesse sont autant de facteurs déterminants pour nos contemporains, aujourd’hui, vivre sa vie, tracer sa voie et assumer ses choix ne sont pas forcément des tâches faciles dans un monde où les repères ne vont plus de soi.
La vie de couple devient elle aussi de plus en plus complexe, dans la mesure où « elle engage toujours quatre personnes, selon l’expression du sociologue François de Singly, chacun devant faire avec le ‘soi’ seul et le soi ‘avec’ de son compagnon ou de sa compagne (1) ».
Les individus tentent de mener une double vie, non pas dans le sens de deux vies conjugales, mais dans le sens d’une vie conjugale associée à une vie personnelle.
Je crois pouvoir dire que la demande d’être de nos contemporains précède la demande d’agir et le devenir croyant est plus important que le faire. Il ressort de ces évolutions une mise en question sans pareil des identités. Si nous sommes entrés dans l’ère des identités, c’est peut-être justement parce qu’elles ne vont plus de soi.
Aujourd’hui, l’individu se retrouve certes plus libre, mais peut-être aussi plus désemparé parce que les rôles sont moins affirmés et les cadres moins sécurisants.
Notre société exige de lui une compétence et une disponibilité permanente. L’exhortation incessante à la performance le pousse à « rester dans la course », à « être au top du top », au bureau comme à la maison, sur son lieu professionnel comme dans le cadre de sa vie privée.
Le culte de la performance est en effet présent juste dans la vie sexuelle de nos contemporains ; en témoigne l’explosion des sites de vente de viagra, comme si la vie émotionnelle finissait par se réduire à l’angoisse du « serais-je à la hauteur ? ». Je suis désolée de devoir faire un tel constat, mais les médicaments ne sont plus seulement destinés à soigner, mais à augmenter les performances individuelles et à accomplir, au moment voulu, les gestes de la vie quotidienne, entretenant ainsi le fantasme de « la toute-puissance.»
Dans un tel contexte, y-a-t-il encore de la place pour la fatigue, l’échec, la traversée du désert, la fragilité ou l’imprévu... à plus forte raison pour la maladie, le handicap, ou tout simplement le mal-être existentiel ? Une telle pression semble s’exercer sur l’homme contemporain qui finit par croire qu’il doit être partout « infaillible ».
A la morale du « permis-défendu » qui avait structuré notre société, semble succéder un autre couple, celui du « possible-impossible », la société actuelle nourrissant en l’homme l’illusion du « tout-possible (2) ».
Le sociologue Alain EHRENBERG s’interroge lui aussi : « La passion d’être soi, qu’encouragent les nouvelles normes, a-t-elle pour contrepartie le mariage de la dépression et de l’addiction ? ».
La dépression renvoie de moins en moins à la culpabilité et de plus en plus à l'inhibition. Ce n'est plus le refoulement de désirs interdits qui en est l'origine, mais « le poids du possible », la confrontation entre la notion de possibilité illimitée et celle d'immaîtrisable.
Or, être propriétaire de soi ne signifie pas que tout est possible, que tout est jouable. La dépression et l'addiction rappellent à l’homme qu’il reste un être humain, Alain EHRENBERG allant jusqu’à dire que « la dépression est le garde-fou de l'homme sans guide » ; « parce qu'elle nous arrête, la dépression a l'intérêt de nous rappeler qu'on ne quitte pas l'humain (3) ». 
La devise olympique (« Citius, altius, fortius ») « toujours plus vite, plus haut, plus fort » est devenue omniprésente et de plus en plus ambivalente parce que centrée principalement vers la recherche incessante de gains et de profits, le plus souvent financiers et économiques.
Du fait qu’il n’y a presque plus de place pour la fatigue, la maladie, le handicap, la mort, les demandes d’accompagnement sont donc de plus en plus nombreuses aujourd’hui. L’accompagnement peut alors parfois prendre la forme d’une assistance tout au long de la vie.
Il me semble important de prendre conscience que l’équilibre de vie auquel l’homme contemporain aspire aujourd’hui, ne peut plus se faire sans une ré-éducation à un plus grand respect de soi, à un plus grand respect de l’autre et à un plus grand respect du Tout-Autre.
Un double défi est donc lancé à la pastorale aujourd’hui : comment répondre au mieux aux demandes d’accompagnement spirituel et psychologique de l’homme contemporain en quête de sens et d’Espérance ?
Dans un monde où règne le culte de la performance et des apparences, comment l’aider à quitter l’illusion de sa « toute-puissance » pour oser épouser sa « puissance » créatrice personnelle et unique, qui le rend certes fragile et vulnérable, mais ô combien plus humain, plus aimable et plus désirable ?
Si j’ai pris le temps d’évoquer très sommairement le contexte sociétal actuel, c’est bien parce que c’est dans ce contexte-là que vivent tant de personnes touchées par la maladie et le handicap. Alors comment allons-nous les aider à devenir libre à l’intérieur d’eux-mêmes au cœur de ce monde tel qu’il est et non pas tel que nous le rêvons ? Les accompagner et non pas les assister, pour qu’elles deviennent sujet, auteur, décideur et acteur de leur propre vie.
J’en arrive à mon deuxième point. Je vais juste donner quelques définitions de l’accompagnement psychologique et spirituel aujourd’hui et j’essaierai ensuite d’établir l’une ou l’autre corrélation possible entre ces deux types d’accompagnement. Pour plus de détails, je vous renvoie à l’ouvrage : Ni coach....

2. « Accompagner » : quelques repères

D’un point de vue étymologique, le verbe « accompagner » (est bâti sur l’ancien français a + Compain déformé populairement en « agne ». Le préfixe ac issu de la variante ad signifie avec) ; il indique la relation entre les personnes (être avec en même temps) et la manière de réaliser une action (ensemble).
Pagn vient du latin panis qui signifie le pain ; il peut être apparenté à pascere qui veut dire paître et exprime l’idée « de partage, de nourriture, de subsistance ». Compain signifie littéralement : « le soldat qui partage la même ration de pain » (11e s.).
Le compagnon (com-pagnis) est « celui qui vit et partage ses activités avec quelqu’un ». D’où la signification accordée : « partager la même portion de pain avec quelqu’un » puis successivement « l’action de se joindre un temps à quelqu’un pour effectuer notamment un trajet commun ».
Le verbe « accompagner » peut prendre plusieurs sens : aller quelque part avec quelqu’un, conduire, escorter, mettre en place des mesures visant à atténuer les effets négatifs de quelque chose, assister, aider, soutenir par un accompagnement musical, faire en même temps, ajouter à, joindre à etc.
Accompagner, c’est donc s’inscrire dans un mouvement : « aller vers » et « aller avec ».
L’acte d’accompagner comporte trois dimensions interdépendantes : une dimension relationnelle (il s’agit de « se joindre à quelqu’un, de se mettre ensemble »), une dimension temporelle (« être avec quelqu’un en même temps que lui, aller de pair avec, être en phase avec ») et une dimension spatiale (« aller avec quelqu’un où il va, allers vers un changement de place ou de position, de transformation »).
Pour définir le mot « accompagner », les trois verbes qui reviennent le plus fréquemment sont les suivants : conduire, guider et escorter.    
« Conduire », c’est mener une personne quelque part en étant à la tête du mouvement et en demandant à autrui d’adopter une certaine conduite.
« Guider », c’est davantage accompagner une personne en lui montrant le chemin, veiller à sa marche, l’orienter dans une certaine direction, la mettre sur la voie, favoriser le choix d’une direction, l’aider à reconnaître son chemin.
Le verbe « escorter » évoque quant à lui le souci de protection, de défense, de soutien de l’accompagné. Il se conjugue davantage sur le registre de l’assistance, du secours, de l’aide à apporter à l’autre.
On peut noter au passage que ce n’est qu’au XXe siècle que le mot « accompagnateur » a pris le sens de « personne qui accompagne et guide un groupe et/ou une personne ».

Centrée à la fois sur l’individu et sur des problématiques sociales, la fonction d’accompagnement vient donc répondre aujourd’hui aux difficultés rencontrées par les hommes et les femmes blessés par la vie, dans leur corps, dans leur psychisme.... par des hommes et des femmes tout simplement désorientés, voire même écartelés sur leur terrain professionnel, par leur désir d’autonomie et leurs aspirations à vivre librement d’une part et par ces exigences de performance, d’efficacité, de rentabilité qui leur sont imposées d’autre part.

Alors quelle différence pouvons-nous faire entre l’accompagnement psychologique et accompagnement spirituel ?

L’accompagnement « psychologique » est une relation de type professionnel (faite par un psychiatre, un psychologue, un psychanalyste ou un psychothérapeute, tous formés à cette tâche avec chacun respectivement des orientations particulières) tendant à assister temporairement, avec empathie, une personne démunie face à une situation de souffrance qu’elle ne maîtrise pas ou plus suffisamment bien. L’origine de l’accompagnement psychologique réside souvent dans un malaise ressenti, une difficulté à surmonter, une confusion à clarifier, un problème à régler, un mal-être éprouvé, une souffrance à gérer, un deuil à traverser etc. Le but d’un accompagnement psychologique est de permettre à quelqu’un(e) de mieux se connaître, d’aller vers une structuration unifiée de toute sa personne, d’acquérir une adaptation sociale satisfaisante et d’être capable de faire des choix librement. Autrement dit, la phase ultime de l’accompagnement psychologique, c’est la transformation de la personne d’un point de vue humain et relationnel, à savoir la maturation humaine.
L’accompagnement psychologique suppose de la part de l’accompagnateur/trice, une formation, des compétences, une méthode de travail, un cadre, des règles et des devoirs ; en un mot le respect d’un contrat et d’une déontologie. On parlera volontiers de relation avec le « client » pour marquer le caractère contractuel et temporaire de l’échange. Certains préféreront utiliser le terme de « patient » qui a une connotation plus médicale et d’autres parleront de « consultants » avec en arrière-fond l’idée de « tenir conseil ensemble ».

L’accompagnement « spirituel » est une relation dans laquelle un accompagnateur ou une accompagnatrice aide un accompagné ou une accompagnée à orienter davantage sa vie à la suite de Jésus-Christ et à faire ses choix selon l’Évangile. Il peut prendre des formes diverses en fonction des interlocuteurs en présence, mais aussi des étapes de la vie et du cadre dans lequel il s’exerce : rencontres occasionnelles, rendez-vous réguliers, etc.

L’accompagnement spirituel consiste à  « accueillir » quelqu’un tel qu’il est et tel qu’il se présente, sans le juger ; à « écouter » ce qu’il dit de lui-même et de sa vie : ses joies, ses projets, sa prière, ses doutes, ses difficultés, ses questions, ses peurs ; à « clarifier » dans toutes ses pensées et ses réactions, ce qui est le plus important ; à « discerner » ce qui va dans un sens positif et ce qui va dans un sens négatif ; à « entrevoir des décisions », grandes ou petites, qui permettent d’avancer selon l’Évangile ; à « proposer des moyens » pour une croissance humaine et spirituelle : rythme de vie, lectures, pratique de la prière, etc.
L’accompagnateur spirituel ne décide pas à la place de l’autre, mais il peut l’aider à être au clair avec lui-même, avant de prendre une décision. Contrairement à ce qui se passe dans l’accompagnement psychologique, l’accompagnateur spirituel peut être amené à donner son avis ou sa position, mais s’il le fait cela doit se faire en lien et subordination avec la Parole de Dieu contenue dans les Écritures et l’intérêt avéré de l’accompagné(e).

Si les critères psycho-relationnels et méthodologiques de l’accompagnement spirituel sont les mêmes que ceux de l’accompagnement psychologique, ce qui les différencie, ce sont les principes anthropologiques et théologiques liés à sa finalité : l’évolution recherchée est la conversion de la personne, c’est-à-dire la transformation radicale de la personne, la « métanoïa » dont parle l’Évangile, la maturation croyante.
Dans l’accompagnement spirituel, on ne parlera pas de « client », de « patient », ou de « consultant », mais davantage naguère de « dirigés 4 » et aujourd’hui d’ « accompagnés », ou de relation d’« écoute (5) », de « relation d’aide » ou encore d’ « entretien spirituel »  ou d’« entretien pastoral ».

A titre indicatif, il est intéressant de noter que le terme « entretien spirituel » chez les catholiques ou d’ « entretien pastoral » chez les protestants, apparaît au XVIe siècle pour désigner un échange de paroles.
D’un point de vue étymologique, le verbe « entre-tenir » provient du latin populaire tenere précédé du préfixe inter- indiquant la réciprocité.
« S’entretenir » peut donc revêtir la signification de se soutenir mutuellement.
L’entretien dit « spirituel » consiste donc en la rencontre entre une personne en recherche ou croyante et une personne mandatée et formée à cet effet en vue de clarifier des problèmes religieux ou éthiques rencontrés par la première.
A la différence de l’entretien psychologique, l’accent est mis ici sur la recherche de sens de la personne, sur le lien plus personnel et plus mystique qu’elle entretient avec le Dieu auquel elle croit.
La formation des accompagnateurs concernant la relation d’aide, la psychologie, la théologie et la pastorale est donc essentielle aujourd’hui.
La tâche d’accompagnement s’avère en effet de plus en plus complexe : prendre en compte l’expérience singulière de l’accompagné avec son fort retentissement émotionnel et maintenir une distance favorable à la verbalisation et au raisonnement, cela ne s’improvise pas. Cela s’apprend ! 
Il est donc nécessaire et indispensable d’être formé à la relation d’aide, d’avoir un lieu de relecture de sa pratique pastorale ou un lieu de supervision et de respecter un code de déontologie qui, entre autres, nous astreint à la confidentialité, au respect de l’intégrité de la personne que l’on accompagne.

Quelles corrélations pouvons-nous faire entre l’accompagnement psychologique et l’accompagnement spirituel ?

Je crois pouvoir dire très sereinement aujourd’hui que la psychologie est un outil merveilleux qui offre à l’homme la possibilité de se familiariser progressivement avec ses propres fonctionnements et dysfonctionnements, d’appréhender sa vérité et son ombre, et de délier les nœuds dans lesquels il s’est laissé enfermer au cours de son histoire. Elle permet à l’homme d’accéder à un processus de changement. Chemin faisant, la foi chrétienne peut à son tour devenir plus cohérente, plus vraie, plus enracinée aussi et l’homme peut alors participer librement à un processus de conversion.
En mettant côte à côte la psychologie et la spiritualité chrétienne, mon propos n’est pas de confronter deux domaines de recherche, ni même de les comparer, mais de mettre en évidence des corrélations possibles entre ces deux approches. Et je le ferai en respectant ce qui appartient à la théologie d’une part, et ce qui appartient à la psychologie d’autre part. Car je crois que la psychologie peut donner à penser à la théologie et réciproquement, parce que ces approches ont en commun d’explorer ce qui est de l’ordre des profondeurs de l’être humain.
En ce sens et la psychologie et la foi chrétienne permettent à l’homme de construire son identité, son « moi », d’exister pour ce qu’il est, de vivre et de passer progressivement de la dépendance à l’autonomie.
Accompagner psychologiquement une personne, c’est l’aider à mieux se connaître dans son développement psycho-affectif et lui permettre d’entrer dans un processus de changement. C’est lui permettre de mieux appréhender la construction cohérente de son « moi » (« j’existe »), l’affirmation de soi (se construire, être soi-même, agir par soi-même, choisir librement), la capacité à dire « je » (passer de la dépendance à l’indépendance) et à se situer dans un « nous » constructif (vivre l’altérité ; passer de l’indépendance à l’interdépendance puis à l’autonomie).
Mais la foi chrétienne permet elle aussi à l’être humain de bien se connaître dans son développement personnel et dans sa vie spirituelle. La foi chrétienne offre à l’homme la possibilité d’entrer dans un processus de conversion et de vivre en accord avec lui-même, avec les autres et avec Dieu. Ce processus de conversion, conversion permanente à l’amour, est clairement annoncé dans le Nouveau Testament :
« Un légiste demande à Jésus, pour lui tendre un piège : ‘Maître, quel est le plus grand commandement de la Loi ?’ Jésus lui dit : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit. C’est là le grand, le premier commandement. Un second est aussi important : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. De ces deux commandements dépendent toute la Loi et les Prophètes (6) » Et Jésus d’ajouter dans l’Évangile de Luc : « fais cela et tu vivras (7) ».

Autrement dit, la foi chrétienne permet aussi à l’homme de vivre, d’exister non pas seulement dans une sorte de « c’est moi que voilà », mais davantage dans un « me voici Seigneur » au sens biblique du terme (8).
Une volonté de Dieu qui n’a rien à voir avec une soumission aveugle et avec une perte de l’autonomie humaine. Quelle est la volonté de Dieu si ce n’est : « Aime et fais ce que tu veux » pour reprendre une expression de Saint Augustin.
« Aime », non pas de n’importe quel amour, mais d’un amour tel qu’il conduit au-delà de l’autonomie de la personne, à la liberté dans le Christ Jésus.

Si la psychologie insiste davantage sur les valeurs d’ « autonomie », de « libération » de « vie libérée » avec les excès auxquels elle expose parfois lorsque celles-ci sont mal intégrées, la théologie elle, met davantage l’accent sur les valeurs de « liberté dans le Christ », de « vie nouvelle », de « vie dans le monde sans être du monde ». En ce sens, on peut dire que la foi chrétienne vécue avec cohérence, peut amener l’homme à se construire sainement (santé) et saintement (salut).
En effet, acquérir une certaine liberté dans le Christ n’a rien à voir avec un laisser-aller quelconque de son existence. Au contraire cette liberté est exigence et capacité à faire des choix. La liberté chrétienne est un appel à quitter la Loi ancienne pour adopter la Loi Nouvelle, la Loi du Christ : « C’est à la liberté que vous avez été appelés. Seulement, que cette liberté ne donne aucune prise à la chair ! Mais, par l’amour, mettez-vous au service les uns des autres. Car la loi tout entière trouve son accomplissement en cette unique parole : ‘Tu aimeras ton prochain comme toi-même’ (9)».
La liberté chrétienne n’est ni fidélité excessive à un passé qui risque de se transformer en un archaïsme sclérosé, ni attention exagérée à la nouveauté qui risque de devenir égarement par rapport à la Parole de Dieu, sous prétexte de vouloir faire du neuf.
La liberté chrétienne est tenue et orientée par l’Amour et elle prend donc parti, pour le prochain, fait ce qui édifie, vient en aide et agit normalement au profit du monde sans s’y perdre. Elle observe les lois humaines et la loi divine, non pas de façon pharisaïque, c’est-à-dire fermée sur elle-même, mais avec une grande ouverture de cœur, une ouverture à l’altérité et à la créativité.
Une des différences fondamentales à souligner entre le processus de changement auquel ouvre la psychologie et le processus de conversion auquel pousse la foi chrétienne, c’est la finalité.
Le premier (accompagnement psychologique) conduit l’homme vers l’autonomie et la liberté humaine alors que le second (accompagnement spirituel) l’amène vers la liberté chrétienne : il s’agit de retrouver l’être en soi, l’être donné par Dieu à chacun.
S’enraciner dans cet être profond est le fondement même de la liberté chrétienne.
Le regard que Dieu porte sur l’humanité de l’homme (humus, racine) peut lui donner de ne plus être esclave du regard de l’autre, de la réussite de l’autre, de l’avoir de l’autre, de la toute-puissance de l’autre ou de la sienne.
Fixer son regard sur le Regard que Dieu porte sur chaque être humain, permet à l’être humain de ne plus se fixer sur ses manques et de ne plus vivre à côté de lui-même, et c’est là une véritable conversion du cœur : vivre en plénitude à l’intérieur même de ses propres limites et de son être vulnérable.

Être soi-même va donc sans cesse de pair avec la connaissance de soi ; une connaissance au sens de « naître à soi jour après jour » et à tout âge, en acceptant la définition même de la condition humaine qui est d’être limitée, démunie et blessée. On ne peut être soi-même, le devenir, se trouver, vivre et évoluer, qu’en étant en lien étroit avec son être profond, avec l’autre et avec le Tout-Autre.
L’altérité et la rencontre sont les deux principaux facteurs de changement qui conduisent l’homme vers plus d’humanité. Mais cette double rencontre ne peut se faire sans « une rencontre avec soi-même », sans une juste connaissance de soi-même.
Le recentrage sur soi-même ne doit pas être compris comme de l’égocentrisme ou de l’égoïsme ; il est peut-être justement ce qui peut permettre à l’homme de mieux rencontrer l’autre et de mieux se laisser rencontrer et recevoir du Tout-Autre.
Car on ne peut en effet prétendre vouloir aimer, respecter et servir son prochain, si on ne commence pas par s’aimer soi-même et se respecter soi-même. Le secret du « devenir adulte » ne commencerait-il pas justement par l’acceptation de ce que l’on est, en refusant de se rêver autre ?
Alors oui, (et ce sera mon 3e point) comment accompagner l’Homme blessé et quel que soit sa blessure, physique, morale, spirituelle ?

3. Comment accompagner l’Homme blessé et quel que soit sa blessure, physique, morale, spirituelle ?

Vous le savez : les plus grandes souffrances sont capables de générer des montagnes de solidarité : cancer, sida, cyclone, famine, etc... Et pourtant toute souffrance porte atteinte à l’homme : mal, malheur, maladie... ont la même racine ! Avoir mal, faire mal...    
Autant de réalités que nous connaissons dans notre histoire et nous savons qu'une blessure peut survenir d'un coup, et durer des mois, des années... parfois même toute une vie ! Souvent, nous entendons alors dire autour de nous : « allez, retrouve courage, il faut te dépasser... » ou encore « dans cette souffrance, essaie au moins de voir le positif » »...ou encore « tu sais, chacun doit porter sa croix et la croix t'ouvre à l’Espérance, c'est cela être chrétien ».
Ou pire : « c'est une épreuve à traverser, ça ira mieux après, accepte cette épreuve car c'est la volonté de Dieu »...
Ou « regarde, c’est vrai tu as un handicap, mais celui qui est en face de toi est encore plus handicapé que toi, alors essaie de dédramatiser... » et toutes autres formules bien creuses et bien loin de la réalité humaine que la personne blessée jusque dans sa chair, vit alors.
Oui, la souffrance, même lorsque l'on est chrétien,  peut parfois nous laisser complètement abattu, sans espoir, fatigué, sans souffle, sans goût à rien... des semaines durant, des mois durant et ce ne sont pas alors « les paroles en l'air » qui vont aider les personnes que nous accompagnons à entrer dans une espérance. Bien au contraire, elles risquent de les révolter encore davantage et de les enfermer dans un désespoir profond et caché. Ce n'est pas pour rien qu’aujourd’hui de nombreuses personnes sombrent dans la déprime, voire même la dépression, ou se laissent aller à l'alcool, à la drogue et à toute autre sorte de compensation superficielle.
« Qu'ils offrent leur souffrance » diront encore certains. 
« Qu'ils se prennent en main, qu’ils se secouent » diront d'autres !
Mais c'est un peu facile de se débarrasser si vite de ceux qui souffrent, car, pour les comprendre, il faut avoir appris ce que tomber veut dire, comme une pierre tombe dans la nuit de l'eau ; il faut avoir appris ce que craquer veut dire, comme un arbre s'éclate aux feux ardents du gel.
Comme le disait Paul Baudiquey : « que peuvent savoir de leurs souffrances ceux dont les nuits ne furent jamais de tempêtes et d'angoisses » ?
Qui roulera loin de leur cœur l'insupportable fardeau de la vie de tant de personnes meurtries et brisées par la maladie, l’accident, le handicap ?
Pourquoi la souffrance ? Et comment accompagner une personne qui souffre ?

Vous avez probablement remarqué que Jésus lui, n’a jamais donné d'explication face à la souffrance ; il n’a pas « saoulé » les personnes par des paroles creuses et de beaux discours rassurants. Bien au contraire, dans l'Evangile, on peut constater que Jésus s'est laissé émouvoir par la souffrance, le malheur, la maladie, la mort des hommes et des femmes de son temps. Par chacune de ses attitudes, il s'est fait proche d'eux... le prochain de ses frères. Il a lui-même beaucoup souffert, souffert jusqu'à mourir sur le bois de la Croix, mais au cœur de sa souffrance, il a tracé un chemin pour traverser la souffrance quelle qu’elle soit.
Paul Claudel disait ceci : « Le Christ n'est pas venu résoudre l'énigme de la souffrance, mais en la prenant sur lui, il est venu la remplir de sa présence ». Au cœur de la souffrance, soyons clair, ce qui libère, ce n'est pas la croix en tant que telle, mais la Foi, l'Espérance et surtout l'Amour que le Christ a déployés sur la croix, malgré les raisons qu'il avait, dans cette épreuve, de ne plus croire, de ne plus espérer, de ne plus aimer, de s'estimer abandonné.
Oui ! La souffrance ne peut être rendue positive et salvatrice que par l'Amour du Christ qui l'a assumée une fois pour toute. Et alors, ce qui sauve, ce qui libère, ce n'est pas la souffrance, mais c'est l'Amour. Et seul l'Amour peut nous ouvrir, au cœur même de toute souffrance à une réelle Espérance.   
Notre Dieu est un Dieu de l'Espérance. Il restaure l'Homme dans sa dignité.    
Le Fils de l'Homme n'est pas venu pour perdre mais pour sauver et donner la vie ; cette vie est conversion de l'Homme et non destruction ou avilissement.
La croix, ce n'est donc pas d'étouffer seul ; c'est de donner enfin tout le bien que Dieu a mis en nous. La croix est toujours de donner tout, le cœur et la chair, l'esprit et la liberté. C'est aller vers Lui, les paumes ouvertes. Dieu nous fera assez forts pour avancer au large de nos possibilités. La grâce suffit. Voilà notre Espérance.    
Bernadette de Lourdes a pu dire : « II suffit d'aimer ».
Oui, aimer avec cohérence et accompagner avec respect parce que l’autre est autre.

Accompagner une personne, ce n’est pas vivre à sa place ; c’est savoir que l’on peut peut-être quelque chose dans la pire des souffrances, par la présence, par un regard, par une main tendue, par les soins, par la compétence, par l’écoute…
Mais « c’est aussi accepter la part d’inachevé, d’imperfection, d’insatisfaction de nos attentes » (Cf. Jeannine Pillot, psychologue clinicienne et co-fondatrice de l’association « écoute-deuil »), de nos espoirs, de nos projections… sans en être détruit ou sans le vivre comme un échec personnel.

Accompagner, c’est cheminer avec une personne en essayant de ressentir ce que peut ressentir cette personne, mais sans jamais oublier que nous ne sommes pas à la place de cette personne.
L’empathie va au-delà de la sympathie. L’empathie, c’est être presque l’autre, sans être l’autre et sans cesser d’être soi-même.
Xavier Thévenot disait :
« Il y a une seule façon de croire encore à l'amour quand on désespère, c'est d'expérimenter la présence de quelqu'un qui, auprès de vous, humblement, est là entrain de vous respecter. Quand je désespère, quand l'amour semble loin, la seule façon de croire que l'amour et que Dieu existent, c'est d'expérimenter qu'il y a une petite source d'amour pour moi ici et maintenant : la présence d'un ami. Alors, s'il y a une petite source d'amour, c'est peut-être qu'il y a une grande nappe d'amour qui l'alimente ».        
Accompagner une personne, c’est parfois accepter d’être simplement présent là, silencieusement, tout à l’écoute de ce que dit l’autre, sans ajouter, sans retrancher quoi que ce soit. Être un silence-présence, transformer un silence en une parole qui se dit juste à travers un regard habité.
Le silence d’une main tendue au chevet d’un malade, d’un vieillard ou d’un mourant (10) est souvent plus fort que tous les mots vides de sens pour celui ou celle qui n’en peut plus.
Dans certains cas, le silence peut être le sanctuaire de la prudence.
« Ce sont les silences qui font la musique ; sans eux, il n’y aurait que cacophonies. La parole prend sens si elle se donne à être retenue et si les silences qui parfois la creusent se donnent à être respectés (11) ». Pour parler librement et intelligemment, il est nécessaire d’être capable de faire silence, d’être disposé à l’écoute profonde de soi-même et de l’autre. Le silence éduque à la vigilance et ouvre les portes de la méditation.
Lorsque le silence est tout à l’écoute de l’autre, il est certainement l’une des formes les plus perfectionnées de l’art de la conversation (12).
Dans l’Évangile de Jean (13), au moment où les scribes et les pharisiens amènent à Jésus une femme adultère, qui, selon la loi de Moïse, aurait dû être lapidée, Jésus ne dit rien. Face aux accusations portées contre cette femme, « Jésus, (à deux reprises) se baissa, et se mit à écrire avec son doigt sur le sol ». On ne sait rien de ce qu’il a écrit : des paroles emportées par le vent, parce que ce qui est le plus important à ce moment-là, c’est l’attitude même de Jésus face à la personne blessée, et cela quelle que soit l’origine de sa blessure.
Une attitude de compassion, de miséricorde. Un regard bienveillant : un regard qui ne dévisage pas, car dévisager, c’est pourrir le visage. Un regard qui « en-visage », c’est-à-dire qui redonne à l’être blessé un nouveau visage. Une parole qui libère : « Je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus (14) ». Beauté d’un silence habité par l’amour...
Panser la blessure, ce n’est pas d’abord élaborer de beaux discours théoriques à son sujet. Il s’agit avant tout d’accepter de prendre le temps d’accompagner (15) la personne blessée. L’accompagner (16), en lui permettant d’oser pleurer en toute sécurité. L’accompagner, c’est lui donner l’occasion de laisser l’inconnu effleurer ses blessures parfois si profondes. C’est lui permettre de se décharger d’un poids (17) trop lourd à porter seul(e) et lui offrir l’opportunité de laisser la brûlure de l’Amour transformer ses résistances au changement en ruisseaux débordants. Et ce travail, s’il nécessite une grande délicatesse, beaucoup de temps, une attention profonde, une compassion sans mesure, exige aussi un accompagnement sans complaisance (18) car il s’agit - pour la personne blessée - d’aller de l’avant, de redevenir sujet à part entière, de vivre en être libre, responsable, réconcilié et debout (19). Beauté du silence habité de présence vraie...

Accompagner l’Homme blessé, c’est accepter d’entendre son cri de désespoir sans chercher à vouloir l’expliquer. Certaines souffrances sont tellement profondes que seuls les yeux sont encore capables de pousser un cri de détresse (20).
Permettre à une personne de crier sa révolte face à la maladie, la souffrance, la douleur, le handicap, c’est d’une certaine manière l’aider à retrouver en elle, progressivement, lentement,  la capacité d’amour et d’altruisme (21).
Une relation saine est bâtie sur la capacité d’une personne à dire « non » à la violence – la sienne et celle de l’autre, à dire « oui » à l’amour (22). Une vie saine est fondée sur la capacité à mettre des limites à la violence de l’autre, quelque soit la forme de la violence subie ou agie (23).
Pour aider une personne à sortir de la souffrance qui l’écrase l’Homme, il est parfois nécessaire de lui permettre d’oser pousser le cri de sa « nouvelle naissance ». Ce cri, une fois consommée l’émotion de détresse qu’il comporte, peut aider la personne blessée à se relever, en reconnaissant avant tout la colère qui l’habite encore, en la nommant, et pourquoi pas, en l’écrivant. La colère face à la maladie, au deuil, à la souffrance, au handicap est saine. « La colère, même violente, peut avoir quelque chose de bon. Si nous l’admettons et la regardons en face, si nous allons au fond des choses, alors elle peut se métamorphoser en un nouvel élan vital. »

Passer du cri (24) à l’écriture, passer du cri aux Écrits... Moment difficile à vivre et pourtant « pâque » nécessaire, parce qu’il y va de la liberté même de la personne aliénée par ses blessures.
« Ce n’est pas pour devenir écrivain que l’on écrit. C’est pour rejoindre en silence cet amour qui manque à tout amour », comme le dit Christian Bobin.
Dans l’amertume de la souffrance, le risque est de devenir esclave de sa souffrance.
La personne qui souffre, qui a été blessée dans sa trajectoire de vie, a le droit et même le devoir de dire, de crier sa souffrance. Mais ce cri, s’il n’est pas accompagné de paroles, de choix de vie, peut rester stérile et n’être porteur d’aucune fécondité humaine et spirituelle. Si donc la colère est le premier pas légitime vers la liberté retrouvée, il nous appartient que ce ne soit pas le dernier.
Pour pouvoir passer de la « survie » liée aux conséquences de certaines blessures (25) et traumatismes, à « la vie en plénitude », il est nécessaire d’essayer tout du moins d’envisager son avenir avec la perspective du consentement au réel, et parfois – quand il s’agit de blessures subies ou agies – avec la perspective du pardon (26).
Pour rejoindre l’homme blessé par la vie, l’Église ne peut plus se contenter de proposer une pastorale d’encadrement uniquement par les sacrements. Il lui appartient de s’ouvrir à une nouvelle dimension : proposer « une pastorale d’engendrement (27) » et d’accompagnement de la personne dans son être tout entier : « corps, esprit et âme ». Porteurs d’une Bonne Nouvelle, les chrétiens peuvent devenir des « passeurs » d’Évangile, c’est-à-dire des hommes et des femmes qui se donnent les moyens de comprendre non seulement intellectuellement la parole de Dieu, mais de s’en nourrir aussi spirituellement. Et ce faisant, nourris à la table de la Parole de Dieu et à la table Eucharistique (28), ils peuvent témoigner du fait que l’Evangile est vraiment « une parole inaugurale qui ouvre l’espace de la vie », pour reprendre une expression de Maurice Bellet.
Oser basculer d’une pastorale d’encadrement vers une pastorale d’engendrement, c’est passer d’une pastorale qui conduit, à une pastorale qui accompagne. C’est passer d’une parole qui explique à une parole partagée en relation avec l’expérience vécue. C’est quitter une pastorale de la stratégie et du nombre pour s’ouvrir à une pastorale de la gratuité et du signe.
C’est passer d’une pastorale de repli sur ceux qui savent, à une pastorale de l’accueil large, sans borne et sans réserve de ceux qui sont méconnus et méprisés.
La pastorale d’engendrement est l’art de partager l’Evangile à hauteur de l’humanité. Elle permet à l’Homme de se laisser habiter par une dynamique nouvelle : laisser le Christ ouvrir en lui une brèche et se mettre à sa disposition pour recevoir de lui sa nouvelle naissance. Une réalité demeure vivante et agissante : « l’Évangile est attendu comme une Source » et « une ressource pour susciter des choix et des engendrements qui vont bien au-delà des frontières visibles de l’Église…».
Poser un regard spirituel sur l’Homme blessé par la vie, c’est se risquer à vivre avec lui, une aventure pascale. « Aimer, dit Marie de Solemne, c’est oser être ce que l’on est, prince et mendiant, et laisser l’autre cheminer dans cet espace de liberté qu’est le véritable amour, où rien n'est à avoir… tout est à être. »
Et quand il s’agit de l’Amour de Dieu, il est question d’un amour inconditionnel qui soigne les blessures de l’Homme au-delà des inutiles « il faudrait que », « il se pourrait que », « il n’y a qu’à » et des incessants « peut-être » et « si j’avais su »... de l’Homme. On trouvera toujours « des gens qui disent ce qu’il faut faire, ce qu’il faudrait faire, ce qu’il aurait fallu faire, ce qu’il ne faut pas faire. C’est, souvent ou quelquefois, très bien vu ! Et il y a les gens qui font. Ce n’est jamais très bien fait. Mais du moins, c’est fait. (29) »
L’Amour de Dieu, lui, est outrageusement simple et agissant. Il ne se nourrit pas du passé. Il est un éternel présent. Le seul présent qui donne et jamais ne reprend. Aimer à la manière de Dieu, c’est d’une certaine manière être l’Allant qui permet à l’Autre d’aller. Va…Avance au large… Jette tes filets…
Dans la Bible, Dieu se révèle comme Celui qui nous rend participant à part entière – corps, cœur, âme, intelligence – de ce grand mouvement de la vie trinitaire qui fait que nous sommes appelés à être avant tout des personnes, certes fragiles et blessées, mais pleinement vivantes sur la terre des hommes.
Je crois pouvoir dire qu’à travers chaque page de l’Évangile, Jésus nous apprend que la Foi est le chef-d’œuvre de la rencontre parce qu'elle rassemble en elle tous les pouvoirs de la douceur pour dominer toutes les peurs, casser toutes les solitudes et réconcilier chacun avec soi-même, chacun avec le monde, chacun avec la vie et chacun avec Dieu.

Christine AULENBACHER, Maître de Conférences
Bureau 36 - Palais Universitaire
9 place de l'Université - BP 90020
67084 STRASBOURG CEDEX
Tél. bureau 03 68 85 68 26 - Tél. privé 06 10 34 50 32
Reçoit sur rdv du lundi au vendredi.
Site : www.theocatho-strasbourg.fr


Derniers ouvrages parus:
- AULENBACHER Christine, Des adultes catholiques en recherche de sens. Processus de changement culturel, de maturation humaine et de conversion spirituel, Lille, ANRT Diffusion, 2007, (2 vol.) 1012 p.
- AULENBACHER Christine, Le VALLOIS Philippe, Les ados et leurs croyances. Comprendre leur quête de sens et déceler leur mal-être, Paris, Editions de l'Atelier, 2007, 160 p.
- AULENBACHER Christine, MOLDO Robert, Ni coach, ni thérapeute, ni gourou... L'accompagnateur spirituel, un guide fraternel, Paris, Médiaspaul, 2010, 250 p.
- AULENBACHER Christine, (dir.), Penser la blessure, panser les blessures ? Paris, Médiaspaul, mars 2011, 320 p.
- AULENBACHER Christine, Il était une foi... Cîstelle, Chercheuse de la Lumière, (Préface de Véronique Margron), Paris, Médiaspaul, avril 2011, 74 p.


1 François de SINGLY, Libres ensemble. L’individualisme dans la vie commune, Paris, Nathan Université, 2000, p. 19-22.

2 Le « tout est possible » se heurte immanquablement aux limites physiologiques de l’homme.

3 Alain EHRENBERG, op.cit., p. 292.

4 Le mot « client » est un terme emprunté au latin cliens, clientis désignant le « plébéien » (plebius, plèbe, commun du peuple) protégé (par un praticien). Ce terme politique de la civilisation antique est devenu un terme juridique à la fin du Moyen Âge ; il désigne alors une « personne qui confie ses intérêts à un avocat ». À partir du XIXe siècle, il prend une coloration commerciale en désignant une « personne qui requiert des services ou qui achète des choses contre argent ». Le mot « patient » est un terme emprunté au latin patiens qui signifie « qui supporte ». Le mot « dirigé » fait référence au maître qui enseigne, qui dirige.

5 Ce verbe provient du latin populaire ascultare qui peut prendre trois sens : 1. prêter l’oreille, 2. écouter avec attention, 3. accueillir favorablement ce que dit quelqu’un.

6 Mt 22,34-40 ; Mc 12,28-34 ; Lc 10,25-28.

7 Lc 10,28.

8 Gn 22,1 ; Ex 3,4 ; 1 Sa 3,4.16 ; Ps 39,8 ; Is 6,8 ; Lc 1,38

9 Ga 5,13-14

10 KUBLER-ROSS, E., Les derniers instants de la vie, Genève, Labor et Fides, 1996.

11 LANI-BAYLE, M., Les secrets de famille, Paris, Odile Jacob, 2007, p. 28.

12 Voir PAUL VI, Exhortation apostolique « EVANGELII NUNTIANDI », n° 41 : « L’homme contemporain écoute plus volontiers les témoins que les maîtres ou, s’il écoute les maîtres, c’est parce qu’ils sont des témoins ”. [67] Saint Pierre l’exprimait bien lorsqu’il évoquait le spectacle d’une vie pure et respectueuse, “ gagnant sans paroles même ceux qui refusent de croire à la Parole ”. [68]

13 Jn 8, 1-11.

14 Jn 8, 11.

15 POUJOL, C. ET J., L’accompagnement spirituel et psychologique. Manuel de la relation d’aide, Paris, Empreinte Temps Présent, 2007.

16 TOURNEBISE, T., L’écoute thérapeutique. Cœur et raison en psychothérapie, Paris, ESF Editeur, 2005.

17 Voir VASSE, D., Le poids du réel, la souffrance, Paris, Seuil, 1983.

18 AULENBACHER, C., MOLDO, R., Ni coach, ni thérapeute, ni gourou ! L’accompagnateur spirituel, un guide fraternel, Paris, Médiaspaul, 2010.

19 Voir AULENBACHER, C., Des adultes catholiques en recherche de sens. Processus de changement culturel, de maturation humaine et de conversion spirituelle, Lille, ANRT Diffusion, 2007.

20 A titre d’illustration, voir Le cri, par AUGUSTE RODIN.

21 Voir BRACONNIER, A., Protéger son soi pour vivre pleinement, Paris, Odile Jacob, 2010.

22 Voir ARENES, J., Souci de soi, oubli de soi, Paris, Bayard, 2002.

23 Voir FANGET, F., Affirmez-vous pour mieux vivre avec les autres, Paris, Odile Jacob, 2008.

24 A titre d’illustration, voir Le cri d’EDWARD MUNSCH.

25 IDE, P., Connaître ses blessures, Paris, Ed. de l’Emmanuel, 1992.

26 Voir MOUBOURQUETTE, J., Comment pardonner, Paris, Bayard, 2006 ; FABRE, N., Les paradoxes du pardon, Paris, Albin Michel, 2007.

27 THEOBALD, C., BACQ, P., Passeurs d’Evangile : Autour d’une pastorale d’engendrement, Paris, Ed. de l’Atelier, 2008. Voir également THEOBALD, C., Transmettre un Evangile de liberté, Paris, Bayard, 2007.

28 CONCILE VATICAN II - Constitution sur la Liturgie, n° 21 : « L’Église a toujours témoigné son respect à l’égard des Écritures, tout comme à l’égard du Corps du Seigneur lui-même, puisque, surtout dans la Sainte Liturgie, elle ne cesse de prendre le Pain de Vie sur la table de la Parole de Dieu et sur celle du Corps du Christ pour l’offrir aux fidèles ».

29 BELLET, M., Petit traité acide de spiritualité, Paris, Bayard, 2010, p. 56.

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